#7 - Une startup en hypoxie

La vente de Slack est la parfaite démonstration de la capacité d’un géant du logiciel à asphyxier un rival quand l’envie lui en prend.

Chronique parue dans L’Express du 13.12.20

Une startup qui a conçu un logiciel ultra-populaire peut-elle prospérer en toute indépendance à l’ombre de la Big Tech ? Le rachat de Slack, le 1er décembre, apporte un démenti sans appel. C’est pour échapper à l’asphyxie promise par Microsoft que Slack s’est jeté dans les bras de Salesforce, le géant du logiciel de marketing.

Dès sa création en 2013, Slack avait séduit avec son idée de tuer l’email en transformant la cataracte quotidienne de courriels en une multitude de petits canaux, avec chacun sa fonction spécifique et un nombre restreint de participants. Partout où il a été déployé, l’usage du mail a chuté de 80%. Répondant à un problème universel, la petite affaire a vite décollé atteignant en 18 mois un million d’utilisateurs.

Slack est apparu sur le radar de Microsoft en 2015.  Fort de son succès chez les travailleurs du numérique, de sa promesse d’atomiser l’email, la petite application était le complément idéal pour Office, la “suite” logicielle de Microsoft (Word, Excel, Outlook, etc.) déjà présente dans 60 millions de PC, dont 70% des Fortune 500.

Moins d’un an plus tard, en novembre 2016, Microsoft lançait Teams, parfaitement intégré à Office.

La suite tient en quelques chiffres : au moment où Microsoft tire le missile Teams, Slack a 4 millions d’utilisateurs quotidiens. Quatre ans plus tard, en 2019, les derniers chiffres connus de Slack lui donnaient 12 millions d’abonnés. Quadruplement. Bien. Mais dans le même temps, Microsoft Teams, lui, est passé de 0 à 115 millions d’utilisateurs (avec encore de quoi grossir grâce aux 260 millions d’abonnés à sa suite Office).

Signes tangibles de l’hypoxie imminente, Slack ne donnait plus de chiffres sur sa progression, et son cours de bourse n’a pas tiré profit de la crise du Covid qui a pourtant favorisé le travail à distance. Fin novembre, l’action avait même perdu un tiers de sa valeur depuis son introduction en bourse. En estimant que Microsoft allait immanquablement tuer Slack, le marché l’avait condamné.

Le respirateur (en or massif) est venu de Salesforce qui a payé 28 milliards de dollars pour Slack, soit 34 années de revenu pour chaque utilisateur payant ! Mais Salesforce a choisi de payer cher pour une formidable porte d’entrée. Il a aussi estimé que damer le pion à Microsoft n’avait pas de prix. —