Amazon, cette obsession française

Comme lors du premier confinement le géant américain du e-commerce est à nouveau dénoncé comme le grand profiteur du confinement.

Papier d’actualité pour l’Express le 03.11.2020.

La rage récurrente contre Amazon est comme un spasme. Un facteur externe — stress, contrariété - et le patient est en souffrance. C’est cyclique. En l’espèce, la causalité est d’ampleur : le Covid est une nouvelle fois en passe de dévaster le petit commerce, tandis qu’Amazon affiche, une santé “insolente”, selon l’aigre cliché journalistique.

Amazon va effectivement profiter du Covid, comme tous les acteurs du commerce en ligne. Pas vraiment de leur faute, c’est leur modèle économique qui veut cela.

Le géant américain a vu son chiffre d’affaires bondir de 37% au troisième trimestre, et ses profits tripler. Aux Etats-Unis, sa part de marché représente 40% du e-commerce, lequel compte pour environ 20% (effet Covid). Mais sur le livre américain, Amazon capte plus de 50% des ventes d’ouvrages imprimés —les librairies ont été décimées depuis longtemps— et 75% des livres électroniques.  

Il n’est pas le seul à profiter du Covid, son petit concurrent canadien Shopify, qui a dépassé le million de vendeurs sur sa plateforme (contre 9 millions dans le monde entier pour Amazon) a même triplé son activité depuis la mi-Mars.  Tout le e-commerce nord-américain voit son chiffre d’affaires exploser sous l’impulsion de deux facteurs : la hausse du panier moyen et l’envolée du nombre de petits commerçants qui ont profité de la mi-temps dans la pandémie pour basculer en ligne tout ce qui pouvait l’être.

En France, le paysage est différent. Dans une épiphanie tardive, le gouvernement a beau encourager explicitement le “click & collect” (on passe sa commande en ligne avant d’aller la retirer vite fait bien fait), personne n’est vraiment prêt, comme si aucun enseignement n’avait été tiré de la première vague.

Le livre est emblématique. Parce qu’il incarne l’objet culturel par excellence, aussi en raison de l’immense capital de sympathie associé aux librairies qui contraste avec la détestation de la pieuvre Amazon, qui livre, par tous les temps, en vingt-quatre heures chrono.

Le e-commerçant américain a capturé au bas mot 10% du marché du livre mais génère des revenus qui peuvent atteindre 30% pour certains ouvrages, tandis que les avis de lecteurs laissés sur Amazon ont plus de poids que les suaves recommandations de François Busnel (lequel d’entre nous n’a pas reçu le fréquent, « mon bouquin est sur Amazon, peux-tu laisser un avis, steuplé ?»

Depuis cette semaine, le libraire de quartier qui veut basculer vers la vente en ligne, se retrouve dans une situation à peu près identique à celle de la première vague. Explication d’un libraire de taille moyenne du 11ème arrondissement de Paris : “Il nous faut réaliser un chiffre d’affaires mensuel de 30 000 € pour équilibrer nos charges”. Mais en dépit d’une clientèle fidèle, d’une bonne présence en ligne avec catalogue, newsletter, réponses rapides, il n’espère pas plus de 7000€ ce mois de novembre 2020. On est donc loin du compte. Une des causes est le retard dans la prise en charge d’une commande. Un des employés se rend tous les jours aux dépôts des grossistes (Interforum, Hachette, Sodis, Union Distribution) pour collecter les exemplaires commandés et gagner ainsi une précieuse journée sur la livraison. “Mais si le livre est manquant, explique le gérant, il faut alors compter quatre jours entre la commande et la mise à disposition pour le client… Ce délai est critique, car on sait qu’au-là d’une semaine d’attente, le client se tourne vers Amazon”. Et s’il ne fait pas sa collecte lui-même avec sa petite auto, le libraire est soumis à la loi du carton facturé 1,50€ ou 2,50€ quel que soit le poids ; le commerçant  a donc intérêt à grouper les commandes, d’où un délai supplémentaire et un risque de lasser le client.

Le “Quoi qu’il en coûte” n’a pas, c’est le moins qu’on puisse dire, stimulé l’innovation dans la chaîne logistique dont auraient pu bénéficier les libraires. Il aurait été bien, par exemple, que le ministère de la Culture convoque les grossistes en juin et leur demande un plan d’amélioration de leur circuit d’approvisionnement à mettre en place dans l’éventualité d’une résurgence du Covid.

Mais la France a préféré partir en vacances. Aujourd’hui confinée et désolée, elle se tourne vers ce qu’elle maîtrise le mieux, la contestation, avec en ligne de mire le bon élève. Amazon est la cible idéale avec son logiciel tentaculaire connecté à un réseau d’entrepôts (7 milliards d’euros d’investissement, rien qu’en France), son optimisation fiscale sans égal, ses pratiques prédatrices infligées à ses fournisseurs et revendeurs. Lors du dernier confinement, il s’était trouvé un inspecteur du Travail et un magistrat conciliants pour limiter l’activité du e-commerçant au motif d’un manquement sanitaire. Cette fois, c’est la bien-pensance de gauche qui est mobilisée, celle qui défend à la fois le bon libraire mais aussi ses propres ventes de la rentrée. Désireuse de réinventer ou de mettre à bas le capitalisme, elle sait aussi concilier ses convictions aux nécessités commerciales : depuis les hagiographes des Gilets Jaunes (Aude Lancelin, David Dufresne), jusqu’au couple Thomas Piketty-Julia Cagé, en passant par l’ensemble de la pensée écologiste, Anne Hidalgo, les auteurs issus de la France Insoumise, tous sont présents sur la plateforme honnie dirigée depuis Seattle par l’homme le plus riche de la planète (Dieu, que tout cela sonne bien). Activistes dans la défense des libraires, les mêmes sont pragmatiques quand il s’agit de maximiser les ventes. Il faut bien vivre.

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Voir aussi ma chronique du 19.11 sur “Pourquoil il n’y a pas d’Amazon européen”.