Bad news folks, la souveraineté technologique n’existe plus  

En matière d’indépendance, tout se joue désormais sur la gestion des vulnérabilités. Les pays,  ou les groupes industriels qui s’en sortent le mieux sont ceux qui se donnent les moyens d’anticiper. 

La souveraineté, qu’elle concerne le numérique ou n’importe quelle autre industrie, est un concept du passé. Il est simple à comprendre, et donc à défendre, mais il ne correspond plus aux réalités technologiques et commerciales. Aujourd’hui, le jeu consiste à anticiper, prévoir, souvent à grands frais. 

Voici trois exemples, de nature différente, et les leçons à en tirer. 

1 . 

Le GPS

En 2000 l’administration Bill Clinton, décide d’ouvrir au public l’accès au signal du Global Positioning System qui allait bouleverser la navigation terrestre, maritime et aérienne avec sa localisation ultra-précise. Le Pentagone est archi-contre, estimant qu’il s’agit d’un avantage stratégique pour les Etats-Unis. Mais Clinton tient bon, créant au passage un immense marché qui révolutionnera le transport et la logistique. 

L’Europe ne pouvait imaginer pire situation. Il suffisait que les militaires de la base de Schriever dans le Colorado, qui contrôle le système, coupe le signal, par exemple pour des raisons politiques, pour créer un chaos absolu. 

Le programme européen Galileo est lancé en 2003, manque de mourir d’une infection bureaucratique, avant de finalement entrer en service en 2016. 

Seize ans de dépendance au système de navigation américain, c’est autrement plus sérieux et complexe à résoudre que les misères du cloud français qui entretiennent le pathos souverainiste de la French Tech.

L’Europe avait pourtant les moyens de s’épargner ce délai insensé entre l’ouverture du GPS américain et celle de son propre système de navigation. Les travaux du Pentagone et de ses fournisseurs étaient connus depuis une vingtaine d’années, et la France avait les ingénieurs et les industriels qu’il fallait. 

Leçon n°1: la souveraineté technologique, cela se décide.

2 . 

Chez Apple, la sécurité se paie au prix fort 

Trois fois par an, avec une régularité d’horloge, Apple lance de nouveaux produits. Et pas en petite quantité : au dernier trimestre 2020, la firme a fabriqué (via ses partenaires taïwanais) un million d’iPhones par jour. Comment Apple fait-il pour assurer ces volumes alors que le monde entier souffre de la pénurie de microprocesseurs?

Il paie. Très cher. 

Dans ses comptes trimestriels, la ligne budgétaire s’appelle Manufacturing Purchase Obligations (MPO) : ce sont les engagements, non remboursables, garantissant les approvisionnements essentiels. Voici l’explication en version originale dans la section “risques” des documents boursiers d’Apple :

“The Company orders components for its products and builds inventory in advance of product announcements and shipments. Manufacturing purchase obligations cover the Company’s forecasted component and manufacturing requirements, typically for periods up to 150 days. Because the Company’s markets are volatile, competitive and subject to rapid technology and price changes, there is a risk the Company will forecast incorrectly and order or produce excess or insufficient amounts of components or products, or not fully utilize firm purchase commitments”.

Seule la fraction la plus stratégique des 300 fournisseurs d’Apple est concernée par ces arrangements. Mais les montants sont faramineux : 48 milliards de dollars d’engagements rien que pour 2021, deux milliards sur 2022-2023 et des broutilles jusqu’en 2025.

Apple pré-achète auprès des fournisseurs de composants, écrans, verres spéciaux, métaux et terres rares, pour un montant équivalent au chiffre d’affaires de Renault ! D’ailleurs, les constructeurs automobiles auraient évidemment pu faire la même chose. Mais les comptables qui les gouvernent ont choisi le flux tendu. Ils le payeront par une souffrance aiguë qui devrait perdurer jusqu’en 2022.  

Leçon N°2 :  la souveraineté — dans ce cas des approvisionnements critiques — cela se paie au prix fort. 

3 .

Biden et les chips

C’est le chiffre le plus étonnant de la semaine. Joe Biden va allouer 50 milliards de dollars pour booster l’industrie des microprocesseurs. Mais on découvre qu’il faudrait … 1400 milliards sur dix ans pour que le pays soit autosuffisant ! C’est en partie la conséquence d’un secteur-clé dont les acteurs n’ont eu de cesse de se fournir à l’extérieur, au point que la part de marché globale des Etats-Unis dans la fourniture de chips est passée de 37% en 1990 à 12% aujourd’hui. 

Leçon N°3: certaines souverainetés industrielles se perdent au point d’être irrattrapables.

Les vulnérabilités industrielles n’apparaissent jamais brutalement. Elles peuvent se résoudre avec quelques incitations de politiques industrielles, mais celles-ci ne sont rien sans la taille critique, la diversité et les compétences du secteur privé ainsi que l’écosystème financier qui va les nourrir.  —

Dans L’Express cette semaine :

Dans un dossier consacré au nouveau secteur spatial, je publie une enquête sur les startups qui développent des constellations de satellites d’observation. J’y parle de Loft Orbital une startup franco-américaine, qui va lancer son premier satellite en juin. Son business model est étonnant. Elle entend offrir un service spatial aussi simple d’accès qu’AWS. J’y reviendrai dans une série à paraître cet été dans la Monday Note.

A bientôt