Margrethe Vestager et Thierry Breton, les fossoyeurs de l'Europe technologique (2/3)
Au lieu de s’inspirer du succès de la tech américaine, les deux commissaires européens ont opté pour une approche idéologique et technocratique largement responsable du décrochage européen.
• • • La version bullet points
• Le post précédent était consacré à l’audition d’Arthur Mensch, PDG et cofondateur de Mistral AI, devant une commission de l’Assemblée nationale. Avec tact mais de façon implacable, il a détaillé les lourdeurs européennes particulièrement françaises responsables du décrochage dans la tech.
• Deux personnes portent une large responsabilité dans ce désastre : Margrethe Vestager et Thierry Breton, présents respectivement 10 et 5 ans à des postes essentiels dans la machinerie de la Commission européenne.
• Au lieu de tirer les enseignements de ce qui fonctionne depuis plus de 40 ans aux Etats-Unis, ils ont cédé à une obsession idéologique anti-GAFAM et antiaméricaine. Celle-ci n’a ni protégé les consommateurs européens du cynisme de la Big Tech, ni favorisé l’éclosion du secteur en Europe.
• Aujourd’hui, le péril est d’autant plus grave que l’Europe est face à une tech américaine plus prédatrice et sans scrupules que jamais, largement dopée à la pensée MAGA.
• Le plan à mettre en œuvre pour casser cette spirale mortifère reste inchangé.
• • • La version Longue
Le diagnostic d’Arthur Mensch présenté le 12 mai devant les parlementaires tire sa force de l’autorité et du statut de son auteur. Même si le PDG de Mistral ne les mentionne pas, il est facile de nommer les deux fossoyeurs de la politique technologique européenne : Margrethe Vestager, 58 ans, qui fut pendant dix ans commissaire à la concurrence à la Commission européenne, et Thierry Breton, 71 ans, qui a passé cinq ans au poste de commissaire au marché intérieur. Leur pouvoir fut aussi énorme que leur influence, mais leur passage se solde par un terrible bilan pour la politique technologique de l’Europe.
Leur action a principalement consisté à noyer l’esprit d’entreprise européen dans un tsunami réglementaire sans pour autant favoriser l’innovation, ni même protéger les consommateurs européens. Comme partout, ceux-ci n’ont pas échappé à la toxicité des réseaux sociaux tels que Facebook, Snap, Instagram, ou WhatsApp, qui ont contribué à une fracturation sans précédent de la société, dont la montée de l’extrême droite en Europe n’est qu’une des conséquences.
Alors que ce désastreux passif imposait de se prémunir contre TikTok, dernière itération du genre, ces dirigeants n’ont rien vu venir, rien anticipé, et ont imposé des législations bancales — Digital Services Act, Digital Markets Act ou plus récemment, l’AI Act (bricolé dans l’urgence suite à un oukase d’Ursula von der Leyen). Une cataracte de normes le plus souvent à côté de la plaque.
Même le RGPD a été déployé de la pire des façons. La mesure était nécessaire pour la protection des données et elle a d’ailleurs inspiré des réglementations similaires partout dans le monde. Mais en Europe, de multiples études démontrent son impact négatif sur l’innovation constatés entre 2015 et 2024 :
La valeur des investissements européens en capital-risque a baissé de 26% par rapport aux Etats-Unis.
Le nombre d’investissements américains en Europe s’est contracté de 13% sur la même période.
Et les investissements dans les jeunes entreprises (moins de 3 ans) en Europe ont baissé de 19% par rapport aux Etats-Unis.
Au cours de ces dix dernières années, l’activité de capital-risque en Europe a décroché : elle a représenté en moyenne 0.2% du PIB en Europe contre 0.7% aux Etats-Unis, et les montants investis outre-Atlantique ont dépassé de 800 milliards de dollars ceux alloués en Europe (source : National Bureau of Economic Research 2025).
Au passage, les entreprises existantes ont dû faire face à des charges juridiques accrues pour répondre aux obligations réglementaires. Celles qui en ont le plus souffert sont évidemment les startups, alors que les plus grandes ont mieux absorbé la contrainte, et s’en sont donc trouvées renforcées (ce que confirme Mensch dans son audition).
Si Vestager et Breton ne pouvaient évidemment pas tout, ils ont délibérément ignoré tout ce qui avait fait le succès de la tech américaine.
La Silicon Valley s’est construite sur une séquence assez simple :
Financements militaires induits par la guerre froide dans les années 1970.
Sous-traitance massive de la R&D à un réseau d’universités et de centres de recherche publics et privés.
Commande publique abondante et bien organisée auprès d’entreprises qui puisaient leur matière grise dans les mêmes milieux académiques, profitant de la porosité historique entre l’industrie et la recherche (encore laborieuse dans un pays comme la France au vu de l’attitude des grandes écoles face à Total ou LVMH).
Développement du capital-risque — né dans les années 1940 — lequel a été dopé par la création des fonds de pension (créés en 1920, puis encadrés en 1974).
Le modèle était donc sous les yeux des dirigeants européens, parfaitement documenté et rodé sur quatre décennies outre-Atlantique. Sur une période de dix ans, il était parfaitement adaptable par Margrethe & Thierry. On objectera que l’Europe est soumise à d’absurdes contraintes législatives qui donnent à la plus pauvre des provinces portugaises un poids équivalent à celui de la Ruhr. Mais la plupart des mesures et projets détaillés ci-dessous n’avaient pas besoin d’un vote à Strasbourg.
L’exécutif européen aurait pu par exemple :
• Organiser une Europe de la défense autour d’entreprises de pointe (il y en a), travaillant ensemble au lieu de se disputer les budgets européens au terme d’années de réunions stériles où l’objet (ce que l’on devait construire), n’était qu’un élément secondaire, voire parasite. Il n’est pas un seul projet européen dans les domaines militaire ou spatial qui n’ait pas souffert de cette cupidité bureaucratique. (Un des axes de The Wald Brief, la nouvelle newsletter sur la Defense Tech que nous publions avec Gilles Delafon, consiste précisément à recenser les disruptions émergentes).
• Mettre en compétition des universités et grandes écoles européennes pour des programmes d’innovation prioritaires, des technologies de rupture, ou des projets à forte dominante souveraine. Evidemment, cela supposait des réformes à la fois profondes et coordonnées donnant par exemple plus d’autonomie aux établissements, leur permettant une sélection sur l’excellence des candidats et des enseignants (les deux fonctionnent en symbiose) et le lancement de vastes programmes pour l’accueil des meilleurs étudiants étrangers, donc imposer que l’enseignement et la production académique se fasse en anglais pour favoriser les échanges. On est à des années lumières de ces idées, il est vrai épouvantablement libérales.
• Créer le grand marché unifié des capitaux avec des fonds de pension là encore déployés de façon coordonnée qui auraient pu fournir le carburant nécessaire à un puissant écosystème de capital-risque qui fait cruellement défaut. Au passage, cela aurait secoué un système bancaire historiquement conservateur et rénové les pratiques de crédit antédiluviennes avec la création de FinTech efficaces.
• Harmoniser la fiscalité entre les principaux états ce qui aurait évité de créer des opportunités fiscales béantes dans lesquelles s’est engouffrée la Big Tech, privant l’Union Européenne de milliards d’euros d’impôts sur les bénéfices réalisés sur les marchés domestiques (l’Irlande serait moins riche, c’est certain).
• Tenter d’ “européaniser les GAFAM” en les capturant dans une orbite européenne vertueuse au lieu de les braquer avec cette obstination propre aux gens butés, comme l’ont fait Margrethe & Thierry qui criaient victoire à chaque nouvelle amende. Au total les pénalités ont atteint 20 milliards d’euros dont 13 milliards au titre d’un rectificatif fiscal payé par Apple au fisc irlandais suite à une optimisation comptable entre 1991 et 2014 (donc ce n’est pas une amende au sens strict, mais un remboursement d’impayés).
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Le moins que l’on puisse dire est que la stratégie de ces deux leaders n’a pas fait l’objet d’une profonde remise en cause dans les médias, qui voyaient dans la belle Danoise implacable et le flamboyant fonctionnaire français leurs meilleurs défenseurs. Chacun dans leur genre, ces deux-là étaient intouchables. Vestager était une sorte de madone antilibérale et Breton un activiste pugnace et bavard, invité partout et rarement contredit.
Encore une fois, Vestager et Breton ne pouvaient pas mobiliser à eux seuls l’UE, mais ils avaient le poids politique et statutaire pour initier des changements structurants. Au lieu de cela, ils sont à l’origine du narratif dénoncé par Arthur Mensch et d’autres selon lequel l’Europe ne fait que réglementer ce qu’elle été incapable d’inventer. Pire, en antagonisant les GAFAM à coups d’amendes gigantesques (souvent méritées, mais pas toujours encaissées et en général tardives), ils ont tué toute possibilité de coopération avec les géants du numérique.
Pendant toute cette frénésie réglementaire et punitive, j’étais aux Echos et nous travaillions avec Google sur des projets liés aux médias européens. Avec la quinzaine d’éditeurs impliqués dans la Digital News Initiative, nous avions face à nous deux types d’interlocuteurs. De ce côté-ci de l’Atlantique, des managers de Google, parfois d’anciens journalistes, conscients de la nécessité pour leur entreprise de devenir plus européenne. Mais à chaque fois que nous allions en Californie (sans compter mes déplacements personnels), on voyait se développer au sein de la caste des ingénieurs de la firme — le vrai pouvoir — un agacement envers cette Europe, ouvertement antiaméricaine, avec ses médias qui ne pensaient qu’à faire payer Google sans innover vraiment, et dont les représentants assommaient l’entreprise d’amendes financièrement insignifiantes (en cumul l’équivalent de quelques jours de chiffre d’affaires), mais symboliquement destructrices pour la relation transatlantique.
On a donc vu le soutien initial se réduire inexorablement et les factions les plus anti-européennes l’emporter. Ca n’a pas raté, la Big Tech américaine dans son ensemble en a eu assez et a fini par démanteler toutes les équipes travaillant sur des collaborations avec les médias européens.
Quelques années plus tard, par une belle ironie, la plupart de ces médias qui avaient attisé la vindicte de la Commission contre les GAFAM, ont fini par tendre leur sébille à la nouvelle génération de géants de la tech, celle issue de l’intelligence artificielle. Non seulement celle-ci est aujourd’hui plus hégémonique et cynique que jamais, mais son idéologie sous-jacente est imbuvable. Focalisés sur le court terme, beaucoup de médias ont cédé pour pas cher ce qui équivaut au caviar pour les données d’entraînement des grands modèles d’IA, à savoir leur production éditoriale qui va nourrir les futurs prédateurs de l’information.
L’Europe de la tech et ses médias ont donc connu la défaite et le déshonneur. •
Dans un troisième volet, j’évoquerai la vision des partis politiques français face au décrochage européen dans la tech et les remèdes qu’ils proposent. Au moins cela promet un article court.
frederic@episodiqu.es
PS : Je finis ce papier dans le TGV vers Marseille où se tient le Congrès mondial des Médias. Ayant quitté depuis longtemps le circuit des grandes conférences sur le sujet, je suis curieux de voir l’évolution des discours.
(A suivre ici et sur X : @filloux)
Gilles Delafon, co-éditeur de The Wald Brief, était à Prague à la Conférence GlobSec. Il reviendra sur l’obsession de la vitesse d’exécution des programmes de technologie de défense. Face aux nouvelles menaces : speed is key.
A lire dans The Wald Brief (Abonnez-vous, c’est gratuit).




