Décrochage de la tech européenne : le diagnostic brutal d’Arthur Mensch (1/2)
Lors de son audition devant des parlementaires, le cofondateur de Mistral AI a recensé les obstacles à l’innovation technologique en Europe. Constat glaçant.
• • • La version bullet points :
• Dans l’indifférence générale, Arthur Mensch a déployé une série d’éléments qui expliquent le décrochage européen dans la technologie.
livré un diagnostic terrible sur les obstacles à l’innovation européenne.
• Son expérience illustre pourtant bien le problème : un fardeau réglementaire insensé, une fragmentation ingérable, un avantage donné aux plus gros, donc aux entreprises américaines.
• Il évoque aussi les effets désastreux du narratif dominant sur une Europe qui réglemente de façon obsessionnelle ce qu’elle ne parvient pas à créer.
• • • La version Longue
Tout est calme sur le front de l’innovation européenne. Rien ne bouge. Après avoir successivement abandonné aux Etats-Unis le PC, les microprocesseurs, internet, les applications, le cloud, le mobile, les réseaux sociaux (on en souffre sans rien maîtriser), l’Europe est en passe de lâcher l’affaire sur l’intelligence artificielle.
Celui qui dit cela en termes à peine voilés est Arthur Mensch, 33 ans, cofondateur et PDG de Mistral AI, une des plus belles réussites françaises et européennes dans le secteur.
Il a largement parlé dans le vide le 12 mai dernier devant une commission de l’Assemblée nationale. Si cette commission d’enquête sur “les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique” a le mérite d’exister, on ne peut pas dire qu’elle mobilise beaucoup. Sur YouTube, l’audition du cofondateur et PDG de Mistral n’a enregistré qu’une fraction minuscule de l’audience d’un blockbuster parlementaire comme le show sur l’audiovisuel public, il est vrai plus chargé politiquement.
La master class de Mensch devrait pourtant avoir bien plus de portée pour l’avenir du pays que les convulsions d’une industrie audiovisuelle dont la nécessité autant que la mauvaise gestion sont connues.
Mistral AI : excellente techniquement mais un problème de taille critique
Avant d’aller plus loin, quelques informations livrées par Mensch sur son entreprise :
- Un effectif de 1000 personnes
- 12 milliards d’euros de valorisation
- 1 milliard d’euros de revenus visés d’ici la fin de l’année
- 70% de son chiffre d’affaires est réalisé hors de France, 25% hors d’Europe
- Ses clients sont principalement des entreprises avec environ 20% de commandes publiques.
- Mistral AI dépense un milliard d’euros par an en R&D, essentiellement pour entraîner ses modèles.
Mistral est donc un des grands acteurs de l’IA mondiael sur un plan technique : ses modèles rivalisent de performances avec ceux d’OpenAI, Anthropic ou Google Gemini. Ils sont déployés dans le monde entier, qu’il s’agisse des versions privées pour les entreprises ou celles en open source. Mais il manque à Mistral des applications grand public (son chatbot est peu utilisé), des verticales métiers, et des outils de codage comme celui d’OpenAI (Codex), ou d’Anthropic (Claude Code), ou Code Editor (Google Gemini).
Face à ses concurrents, l’entreprise souffre aussi d’un problème de taille critique :
• OpenAI a levé 15 fois plus de capital, prévoit pour 2026 un CA 25 fois supérieur et est valorisé 70 fois plus que Mistral AI.
• Pour Anthropic, les ratios sont de 20 fois plus de capitaux levés et 30 fois plus pour le CA. (*Google Gemini, Meta et Amazon ne sont pas mentionnés car ils ne détaillent pas leurs activités d’IA dans leurs rapports financiers).
• Cette faiblesse capitalistique est un handicap majeur face aux hyperscalers qui déploient des datacenters à tour de bras, fabriquent leurs puces et qui rentreront immanquablement sur le marché de l’énergie, avec petits réacteurs nucléaires qui seront accolés aux datacenters.
• Pour toutes ces raisons, Mistral a une faible part de marché, si tant est qu’elle soit mesurable, en tout cas sans commune mesure avec ses performances techniques.
L’évolution de l’Europe de la tech ne va pas beaucoup changer à la situation de Mistral AI tant les contraintes sont lourdes.
Extraits de l’audition de son PDG :
[Sur les disparités européennes]
• “On se retrouve avec des situations fiscales qui sont franchement disparates entre les pays. C’est assez catastrophique. Vous ne pouvez pas avoir de marché unifié si vous n’avez pas une fiscalité et un droit social unifiés. Je dirais que c’est la principale lourdeur.”
[sur le fardeau réglementaire européen]
• “Vous avez tout un empilement de réglementations qui sont plus ou moins cohérentes entre elles et qui nous forcent à documenter beaucoup de choses. Vous avez le RGPD, vous avez toutes les lois sur le copyright et sur le text mining et le data mining. Vous avez maintenant l’IA Act qui n’est pas encore mis en œuvre mais qui va l’être à partir d’août. Tous ces trucs touchent à des choses assez similaires en général: les données, tout ce qui est sur internet. Mais [ces législations] ne disent pas exactement la même chose. Tout cela est mis en œuvre par 27 organes différents en Europe qui sont plus ou moins zélés. Et donc on se retrouve, avec une équipe de de compliance qui fait cinq personnes pour nous c’est jouable parce qu’en fait on est suffisamment gros”.
• “Pour chaque nouveau déploiement dans un pays européen, vous devez ouvrir une nouvelle entité, vous devez intégrer un nouveau régime de stock-options, comprendre une réglementation du travail qui est différente. Il faut donc une équipe sur place. J’ai signé des centaines de documents pour ouvrir des entités dans une dizaine de pays à travers l’Europe. J’ai ouvert des dizaines de comptes en banque, etc.”
• “Fondamentalement, la réglementation vous impose un overhead [coût administratif] qui n’est gérable que si on est suffisamment gros. Et donc si vous n’avez pas des entreprises de taille suffisante, face à une charge réglementaire aussi lourde, on se retrouve à favoriser des acteurs américains [aux équipes juridiques pléthoriques].”
[la persistance du terrible narratif européen]
• “Vous êtes un entrepreneur en France, vous observez tout ça et vous regardez aussi l’ambiance générale, comme le fait qu’on se réjouisse d’avoir remis une régulation sur l’IA Act — c’était début 2024 — et vous vous dites, ‘Je vais aller aux États-Unis’. C’est exactement ce qui se passe. C’est très pénible. Vous perdez plein d’entrepreneurs qui partent ailleurs. Quant aux investisseurs, ils disent : ‘L’Europe a de toute façon perdu, car elle réglemente trop’. Puis vous avez tout un récit qui est largement utilisé par les États-Unis selon lequel l’Europe perd parce que de toute façon ce sont des ronds de cuir qui sont en train de de réglementer à Bruxelles parce qu’ils ne savent rien faire, ne savent pas innover, etc. En fait, c’est un récit qui est destructeur parce qu’en plus il est internalisé par les Européens. Il faut l’inverser. Pour ça, il faut aussi réfléchir à des réglementations qui sont plus simples, plus unifiées, qui nous permettent d’aller plus vite. Donc ça, c’est le sujet.
[Sur la fragmentation européenne]
• La fragmentation du marché européen n’est pas un atout, c’est plutôt [un facteur] gênant. En Europe, vous avez une viscosité beaucoup plus grande, car les entreprises sont plus petites et elles doivent parler 20 langues différentes et gérer 27 réglementations spécifiques. Donc la réglementation favorise les gros acteurs et c’est d’autant plus vrai en technologie. Donc tout discours comme quoi la réglementation peut nous défendre [contre les Américains], je pense que c’est un peu le diable… l’enfer est pavé de bonnes intentions”.
[Sur le concept d’une réglementation qui serait protectrice]
• ”Dernier point sur la réglementation [considérée] comme une défense et comme manière de contrer les Américains. Souvent, l’intention est bonne : faire en sorte que ça favorise nos start-up européennes. [Mais] je pense que si on regarde dans tout l’historique de ce qu’on a pu faire, ça n’a jamais été le cas”.
Le discours du patron de Mistral AI aurait dû sonner l’alarme sur la chape réglementaire qui pénalise l’innovation européenne. Mais il a parlé dans le vide. Mensch n’a été invité nulle part pour élaborer son propos (parfois un peu brouillon), où être challengé sur les solutions possibles afin éviter un décrochage définitif de l’UE. Plus inquiétant encore, aucun politique ne s’est exprimé sur son diagnostic. D’ailleurs, l’un des aspects les plus consternants reste l’absence totale de ces sujets dans les programmes des partis politiques français.
→ Je reviendrai la semaine prochaine sur ces aspects en évoquant sur la responsabilité écrasante des deux fossoyeurs de la tech européenne que sont Margrethe Vestager et Thierry Breton.
frederic@episodiqu.es
Avant de partir… ↓
L’Europe peut-elle s’affranchir de Palantir ?
Par Gilles Delafon
• Malgré les performances spectaculaires de la plateforme Maven de Palantir sur le champ de bataille, plusieurs pays européens sont réticents à dépendre d’un outil américain pour leurs données militaires et leurs prises de décisions stratégiques.
• Le programme français Artemis, longtemps à la traîne malgré 120 millions d’euros engloutis, pourrait enfin commencer à gagner en crédibilité opérationnelle après des années de retards et de revers politiques.
• La startup française ChapsVision s’impose désormais comme le challenger européen le plus sérieux face à Palantir Technologies. Les services de renseignement français ont en effet choisi sa plateforme Argonos pour remplacer Gotham — un virage que l’Allemagne pourrait bien imiter prochainement. Article complet à lire ici.





Je travaille depuis 40 ans dans la Tech (Apple, Creative Labs, etc.). Pendant ma carrière j'ai vu la France perdre toutes les opportunités. Au final je n'aurais travaillé que 4 ans pour une entreprise de tech française. J'ai lancé une MedTech à Paris il y a quelques années. Nous avons été OBLIGES de nous focaliser sur le marché US à cause de la réglementation. Le décrochage tech Européen a plus de 40 ans d'âge. Ce que Draghi et Mensch dénoncent n'est donc pas nouveau. Nous continuons notre déclin technologique avec une constance remarquable.