La French Tech a urgemment besoin d’une immigration qualifiée (mais elle s’en fiche)

Pour rester compétitif dans les secteurs d’avenir, l’écosystème français de la tech doit attirer des talents étrangers. Mais ce n’est pas sa priorité. 

Les startups françaises ont trois problèmes : 

1/ Elles ont du mal à grandir au-delà d’une Series A ou B et doivent aller chercher des capitaux à l’étranger dès que leur croissance décolle. Ce faisant, elles deviennent de facto étrangères ; leur management a toutes les chances d’être imposé par leurs actionnaires et en tout cas, la sortie — IPO ou acquisition — se fera immanquablement hors de France. Cette création de valeur qui file à l’étranger est d’ailleurs un sujet totalement laissé de côté par les défenseurs de la souveraineté numérique. 

2/ L’écosystème de financement français — hors seed money ou Series A/B — est anémique. Cela vient en partie de ce que la France n’a pas de caisses de retraites, ni de systèmes de dotation en capital (endowment) vers le secteur sans but lucratif pouvant nourrir l’investissement dans l'innovation. Il y a donc en amont une pénurie de flux financiers vers le capital-risque. Ce problème est masqué par la prodigalité de BPI France, qui se pose en parrain de la French Tech, en tout cas pour les phases initiales de financement. Dans les cotations du French Tech 120, la BPI pèse pour 89% des investissements indirects et 37% des investissements directs (prises de participation). C’est le Gosplan version 2.0. Pour ses détracteurs, la BPI est en fait un système de subvention déguisé qui a certes l’avantage de jouer un rôle essentiel dans les phases d’amorçage, mais qui entretient artificiellement des modèles fragiles ou qui ont peu d’espoir de de croissance. 

3/ L’écosystème français accuse donc un retard croissant sur la Deep Tech, qui sont toutes les technologies de rupture : I.A., quantique, crypto, biologie synthétique, cybersécurité, new space. Cela se ressent dans le décompte des licornes, peu à l’avantage de la France. Le palmarès est dominé par des entreprises sans grande contribution pour l’avenir technologique du pays comme Sorare (les cartes de football virtuelles), ou des entreprises du e-commerce comme VeePee (ex Vente-Privée), BackMarket ou Vestiaire Collective, dont la responsable du développement, Clara Chappaz, vient d’être nommée à la tête de la Mission French Tech. 

Absence française dans la Deep Tech

Il y a aujourd'hui 863 licornes dans le monde selon le cabinet CB Insight. 2021 est en passe d’être l’année de tous les records puisque le nombre d’entreprises valant plus d’un milliard de dollars pourrait surpasser le cumul des trois dernières années. Leur valeur globale est de 2800 milliards de dollars pour une valorisation moyenne de 3,24 milliards ; en tête de tableau, les entreprises d'intelligence artificielle valent en moyenne 4,3 milliards, deux fois plus que les boîtes de e-commerce dont la France est spécialiste. 

Les Etats-Unis représentent la moitié du total des licornes, suivi par la Chine (20%) et l’Inde (5%). La France plafonne à moins de 2% juste après Israël, laquelle a un PIB six fois et demi inférieur. Mais là où les Françaises sont dominées par le marketing (et pratiquement absentes des technologies de rupture), la totalité des licornes israéliennes sont engagées dans la deep tech, tout comme un quart des licornes chinoises ou américaines — soit près de 150 entreprises. 

Si on laisse les choses en l’état, le décrochement de la France sur les technologies de rupture est donc garanti.

Cela malgré la qualité des ingénieurs français — que la France produit en trop faible nombre. Ils viennent principalement des grandes écoles et les meilleurs éléments partent compléter leur formation à l’étranger. Le système universitaire est, lui, défaillant. Il vivote dans une quête d’excellence réduite au minimum, augmentée par une détestation militante du secteur privé : cette absence de porosité est sans doute un des plus gros handicaps de la technologie française et il ne peut se résoudre qu’à long terme. 

 Il existe pourtant un levier facile à actionner et aux bénéfices immédiats : l’organisation d’une immigration qualifiée en direction des entreprises travaillant sur les technologies de rupture. 

Cette idée, évidente pour qui a travaillé à l’étranger, a été récemment validée par une note du Conseil d’Analyse Économique, L’immigration qualifiée : un visa pour la croissance dont les auteurs, Emmanuelle Auriol et Hillel Rapoport développent l’argumentaire suivant :

L’immigration en France est, comparativement à celles des autres pays de l’OCDE, peu qualifiée, peu diversifiée et peu nombreuse. Or une somme consi- dérable d’études économiques démontre les bienfaits d’une immigration de travail qualifiée et diversifiée en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, d’insertion dans l’économie mondiale via le commerce, les flux de capitaux et la circulation des savoirs productifs, et, in fine, de croissance de la productivité. Avec une immigration repliée sur celle des droits familiaux et humanitaires, la France n’exploite pas ces opportunités. 

Et d’appuyer leur propos sur les trois graphiques ci-dessous : 

… qui démontrent une immigration dominée par l’impératif humanitaire, et donc notoirement peu diplômée, alors que la corrélation est évidente entre le niveau d’éducation des entrants et le dynamisme de l’innovation mesurée en dépôt de brevets et vitalité de l’entrepreneuriat. 

Il suffit de regarder vers les Etats-Unis pour noter la surreprésentation d’immigrants ou de descendants dans le leadership technologique passé et présent : Elon Musk (né en Afrique du Sud), Steve Jobs (père syrien), le CEO de Microsoft Satya Nadella (né en Inde), celui de Google, Sundar Pichai (né en Inde), le fondateur d’Intel Andy Grove (né en Hongrie), et plus avant, le père du programme spatial américain, Werner Von Braun (né en Allemagne) ou encore un certain Albert Einstein débarqué en 1933 à New York du vapeur Westernland. Il a fait partie du contingent de 133 000 juifs allemands qui ont fui les persécutions nazies et boosté la recherche américaine. 

Au-delà même des brevets, les immigrants aux Etats-Unis ont contribué de façon disproportionnée à la création d’entreprises, tous secteurs confondus. Dans leur étude, Immigration Policy Levers for US Innovation and Startups (Harvard Business School), William Kerr et Sari Pekkala Kerr, démontrent que les immigrants de première génération, alors qu’ils ne comptent que pour 14% de la population active, créent environ 25% des entreprises aux Etats-Unis, avec des pics allant jusqu’à 40% dans des états les plus accueillants comme la Californie. Les auteurs estiment que la moitié des entreprises de la Silicon Valley ont été créées par des personnes nées en dehors des Etats-Unis. Ils évoquent aussi une directe corrélation avec l’attractivité des universités américaines qui sont hyperactives dans le recrutement des meilleurs étudiants étrangers, indépendamment même de leurs moyens financiers. 

L’immigration qualifiée n’est pas sur le radar de la French Tech 

De façon surprenante, la question d’une immigration qualifiée ne semble pas une priorité du leadership de la French Tech. Alors que le sujet aurait dû être en tête de son agenda, Cédric O n’a jamais mentionné cette option (il n’a pas dû y être encouragé par une tutelle toujours sensible au risque politique). 

Plus étonnant encore, le rapport de l’Institut Montaigne, il est vrai titré Innovation française: nos incroyables talents, et pourtant riche en recommandations pertinentes, ne mentionne pas une fois le mot “immigration” en 200 pages. Il se borne à préconiser l’insertion d’étudiants étrangers dans l’entrepreneuriat ; ça ne mange pas de pain, mais on souhaite bien du courage au doctorant turc qui débarque à Jussieu. 

La France est donc soumise à une double peine : elle n’a pas assez d’ingénieurs étrangers pour rendre ses entreprises de tech plus aptes à conquérir le monde — et à répondre aux défis des prochaines avancées technologiques — et dans le même temps, l’essentiel de la création de valeur de ses entreprises migre à l’étranger suivant l’évolution de leur structure capitalistique. Rester dans la course risque d’être tendu.  

— Frédéric Filloux
(frederic@episodiqu.es)