Les inquisiteurs de la souveraineté numérique

Leurs vociférations et dénonciations sont déconnectées des réalités industrielles.

Chronique parue dans L’Express du 06.02.21

Aujourd’hui, la souveraineté numérique est devenue une idéologie prometteuse pour ceux qui en sont les porte-étendards. Le concept a sa littérature et même son institut. Les deux sont riches en lamentations et pauvres en solutions. 

Dans le numérique, l’arbitrage se fait avant tout sur ce qui est fiable, performant et surtout immédiatement disponible. Compétitivité et performances obligent. C’est le raisonnement d’entreprises françaises comme Airbus, Renault, Veolia, Engie, ou Axa qui ont choisi de stocker leurs données sur les clouds d’Amazon (AWS), de Google ou de Microsoft. Honte sur elles ! Et même quasi-bûcher pour l’hérétique responsable du Health Data Hub, qui a eu le malheur de choisir Microsoft pour stocker les données médicales françaises. Stéphanie Combes avait raisonné en ingénieure et non en politique. Elle avait préféré une technologie sûre et déployable sans délai, en attendant l’émergence d’une solution tricolore performante (laquelle n’est pas prête). Cela lui a valu le pilori des réseaux sociaux qui sont le juge suprême des politiques industrielles et numériques.   

Comme souvent dans ce genre de polémique, les faits sont secondaires. Ainsi, Microsoft ne voit des patients français que des données chiffrées, alors même que trop d’entreprises de télé-médecine ou de fabricants d’objets connectés ont leurs fichiers lisibles par le premier stagiaire venu.

La haine des Gafam est un puissant ressort de la France technologique vociférante. Peu importe si cela débouche sur des décisions cocasses comme le choix du Chinois Alibaba comme prestataire pour les JO de Paris 2024. Aux Gafam honnis, on a préfèré un acteur chinois, sans trop se torturer sur la capacité à faire respecter un contrat signé avec une firme de Pékin plutôt que de Seattle. 

Ceux qui nourrissent aujourd’hui la polémique sur la souveraineté numérique ne sont pas des industriels. Ceux-ci vont discrètement au mieux-disant technique. “Aujourd’hui, dit un ingénieur français basé aux Etats-Unis, spécialiste des grandes infrastructures numériques, on ne peut avoir à la fois les performances d’AWS, de Microsoft Azure ou de  Google Cloud, tout en favorisant une solution nationale. C’est impossible. Cela viendra. Mais il faudrait une politique de soutien aux acteurs français indépendants”. Pour l’heure le débat est dominé par les tweets aigres d’entrepreneurs fanés qui tentent de gérer leur fin de carrière à coups de 140 caractères.  —F.F.