L'espace, les riches, la France, l’avenir...

Pour parler du secteur spatial d’aujourd’hui, même les grands esprits médiatiques cèdent à la facilité. Voici une autre version d’une réalité plus complexe. 

La fixette anti-riche de Thomas Piketty confine souvent au ridicule comme vendredi dernier, lorsqu'il consacre la moitié de sa joute hebdomadaire avec Dominique Seux sur France Inter à évoquer le tourisme spatial.  Selon lui, les milliardaires se promèneront dans l’espace à coup de millions de dollars comme ils vont à Saint-Barth. Plus tôt et dans la même veine, le Dr. Laurent Alexandre avait mis en sourdine sa diarrhée de tweets en signant une tribune avec  l'économiste Nicolas Bouzou dans Le Figaro. L'attaque de leur texte est aussi navrante que l’obscurantisme de Piketty: 

“Ariane est l’un des plus beaux symboles de la coopération technologique européenne. Mais ce modèle est menacé sous les coups de butoir des start-up spatiales créées par les milliardaires de la côte Ouest des États-Unis. L’Amérique et ses start-up spatiales SpaceX et Blue Origin, fondées par Elon Musk et par Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, vont de succès en succès”.

Donc, si l'on croit ces chroniqueurs, le tourisme spatial induit par une poignée de richissimes va dévaster la Mer de la Tranquillité (située sur la Lune) comme les touristes en short se ruent sur Machu-Picchu (Piketty), tandis que le New Space est le fait d'une autre coterie de milliardaires inventifs (dixit le tandem Alexandre/Bouzou) pour qui l'espace serait une lubie un peu plus excitante que d’autres. 

Il est toujours dommage de détruire des simplifications qui sonnent aussi bien aux oreilles du bon peuple et produites par des esprits aussi éminents que ces trois-là, mais voici quelques correctifs. 

Le tourisme spatial

Celui décrit par Thomas Piketty n’a rien à voir avec la réalité. Au cours des 10-20 ans à venir, il ne concernera que ce qu'on appelle des vols sub-orbitaux. Ce sont des sauts de puces paraboliques à environ 80 km d'altitude contre 400 km pour la station spatiale. Pas de mise en orbite, un vol rapide, une ou deux minutes en apesanteur, pas même le temps de vomir son breakfast. Ce sera l'apanage d'entreprises comme Virgin Galactic, Space Ship One ou de quelques autres qui, pour l’heure, flirtent plutôt avec la faillite. On parle de quelques centaines de vols annuels, au mieux. Encore une fois, il s’agira plus d’une montagne russe de luxe que d' un voyage spatial. Les vrais vols orbitaux, ceux à bord du Crew Dragon de SpaceX ou de la capsule Orion de la Nasa et de Boeing, n'emmèneront personne d'étranger au service avant très longtemps. Il aura peut-être quelques exceptions mais elles se compteront sur les doigts d’une main. Quant à une dépose sur le cratère de Copernic comme certains le font à La Plagne en hélico, cela va aussi prendre du temps —quelques décennies.    

L'écosystème du New Space

La France, et plus largement l’Europe, sont-elles en train de décrocher dans le domaine spatial?

Cela dépend de quoi on parle. Non, si l'on considère l'activité historique de l'Agence Spatiale Européenne (ESA) qui porte sur les gros satellites de télécommunication, d'observation et de recherche.

Oui, pour ce qui est des vols habités sur lesquels d'ESA a fait l'impasse pour des questions plus politiques que techniques (les fusées Ariane peuvent tout à faire emporter une capsule comme Crew Dragon).

Et oui encore pour le secteur en pleine expansion des orbites basses. L'ESA a négligé ce segment, essentiellement par un manque de vision stratégique propre aux grands groupes industriels. Car notons que la NASA a fait la même impasse, sauf qu'aux Etats-Unis, le secteur privé, qui a horreur du vide, a pris le relais avec vigueur. 

Voici quelques chiffres éloquents :

  • Si on prend l'ensemble du secteur aérospatial, y compris les grands groupes comme Airbus ou Boeing, les Etats-Unis comptent 2500 entreprises, l'Europe 1300. 

  • Maintenant, réduisons ce chiffre aux entreprises de moins de 100 millions de dollars de chiffre d'affaires, afin d'éliminer les fabricants d’avions de ligne ou les fournisseurs du secteur de la défense. Cela donne, selon un tri effectué dans Crunchbase :
    Etats-Unis : 662 entreprises
    Europe : 335, dont UK : 83 ; France : 37, Allemagne : 25
    Canada : 50

  • Ces données sont encore plus parlantes si on les considère à PIB égal :  là où les Etats-Unis ont 100 entreprises de “space”, la Grande-Bretagne en a 98, le Canada 91, l’Europe 70, dont seulement 43 pour la France et 21 pour l’Allemagne encore une fois à périmètre de richesse nationale identique.
    Les deux poids lourds de ce qui reste de l’Union Européenne sont donc largués, alors que le UK rivalise avec les Etats-Unis en terme de vitalité de son secteur spatial.

  • Dernier élément : comme tout le secteur technologique, les coûts de mise en œuvre du spatial se sont effondrés avec une division par 20 du kilo mis en orbite. Une société comme Loft Orbital, dont je détaille les ambitions dans mon enquête de L’Express parue cette semaine, n'a levé que 16 millions de dollars. Elle lancera son premier satellite commercial en juin. Il n’est donc pas ni besoin de milliardaires, ni d’efforts publics extravagant. 

Comment faire pour que l’Europe reste dans la course du New Space? 

Les solutions ne sont pas simples. Elles mêlent le court-moyen terme. Par exemple :

  • Développer un système de financement des entreprises du secteur spatial qui soit plus réceptif au risque, mieux à même de comprendre les enjeux du secteur, notamment technologiques.

  • Produire plus d’ingénieurs en aéronautique (les Français sont excellents), d’où le besoin d’un grand programme de connexions entre les universités européennes — et une réforme de notre miséreux système d’éducation supérieur gangréné par la paupérisation, les syndicats et son aversion au secteur privé.

  • Faire en sorte que ces talents ne soient pas tentés d’aller aux Etats-Unis (où en tout cas qu’on sache les faire revenir comme le fait la Chine depuis dix ans). 

  • Pousser les entreprises françaises du secteur à développer une solide culture internationale, avec usage systématique de l’anglais afin d’attirer des talents venus d’Europe et d’ailleurs— élément crucial pour la survie entrepreneurial dans le secteur. 

Enfin, on peut toujours rêver, mais l’espace est vaste et plein de promesses. Si l’Europe a raté la Lune et les vols habités, elle pourrait se rattraper avec quelques grands projets. Certains seraient sans doute moins flamboyants que d’envoyer un homme sur la Lune, mais tout aussi mobilisateurs. Pourquoi par exemple ne pas imaginer des missions vers les plus mystérieuses des lunes de Saturne ou Jupiter qui ont des caractéristiques étranges (deux d’entre elles au moins, pourraient abriter la vie) ? Ces sondes embarqueraient une intelligence artificielle anthropomorphique qui raconterait le voyage en texte, audio et vidéo, avec des capacités narratives à même de passer le Turing test, conférées par un modèle de génération de langage comme le spectaculaire GPT-3.  

Comment ne pas imaginer que la génération Twitch et Reddit, fascinée par les rovers martiens, ne se prendrait pas de passion pour une telle aventure? Avouez que ça aurait de la gueule, non?

Une de ces énigmatiques planètes d’ailleurs s’appelle Europe

— frederic@episodiqu.es

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