Allons bon. Thomas Piketty veut nationaliser l’algorithme de Facebook. 

L’économiste-star développe une idée saugrenue qui témoigne des travers de la simplification à outrance dans le débat sur la dangerosité des plateformes. 

Thomas Piketty, c’est l’économiste hydroponique. Il est comme les tomates qui poussent dans l’eau : l’aspect est brillant,  mais les racines sont atrophiées. 

On ne s’ennuie pas le vendredi matin sur France Inter à 8h45 avec le débat économique qui oppose Dominique Seux, le directeur délégué de la rédaction des Echos au professeur Piketty. La tactique de celui-ci consiste à ensevelir son interlocuteur sous une neige carbonique de faits et de chiffres, les premiers souvent tordus comme un bonsaï — car il est avant tout un idéologue ; les seconds sont parfois difficiles à vérifier, en tout cas sélectionnés pour servir un point de vue plus qu’une analyse distanciée.  Mais tout cela ne manque jamais de brio. 

Piketty, c’est souvent le magistère de l’approximation festonnée.  

Trêve de sarcasmes. Piketty, professeur à l’Ecole d'économie de Paris et à l’EHESS est mondialement connu pour son travail sur les inégalités, et auteur d’ouvrages importants comme le Capital au XXIe Siècle traduit dans une quarantaine de langues. A son crédit, il a mis en accès libre de nombreux jeux de données économiques, une précieuse matière première  sur laquelle chacun peut travailler.

Donc on l’écoute. 

Vendredi 8 octobre, une partie de la joute toujours chiffrée avec Dominique Seux était consacrée aux turpitudes de Facebook, sujet qui m’est cher (voir mon post sur une éventuelle euthanasie de Facebook, et une série de Monday Notes produites ces dernières années). 

Que dit Thomas Piketty: 

“Sur toutes les plateformes dites systémiques — selon la définition de la Commission européenne, qui touchent plus de 10% de la population de l’UE soit 45 millions d'individus — pour toutes ces plateformes donc, on devrait avoir une sorte de nationalisation des algorithmes, une régulation extrêmement stricte  par la puissance publique qui reprendrait en main ce qu’on a le droit de mettre ou non dans les algorithmes. Il faut une agence de régulation publique qui puisse prendre connaissance de ces algorithmes, émettre des directives très strictes (...) sur les paramètres qui d’un point de vue de politique publique semblent pertinents comme tout ce qui concerne l’addiction.” 

Comment dire ? No dude.

S’en prendre à l'algorithme de Facebook ou celui de Google est un vieux fantasme. 

L’an dernier, je siégeais dans un groupe de travail du CSA sur ce sujet de la régulation des plateformes, et l’idée “d’avoir accès à l’algorithme” suscitait une fervente adhésion. Dans ce collectif se trouvait aussi Julia Cagé, économiste, professeure à Sciences Po, et aussi épouse de Piketty. Cagé est d’ailleurs aussi championne des propositions baroques, comme en témoignent ses livres sur le financement des médias — j’avais facétieusement commenté l’édition anglaise de l’un d’entre eux en 2016 (“Julia Cagé’s Kolkhoz Media Dream”). Bref. 

Déployer une régulation efficace pour endiguer la dangerosité de Facebook est une idée irréaliste et inapplicable pour deux principales raisons. 

1 . L’algorithme de Facebook est d’une extraordinaire complexité. 

Il doit gérer deux contraintes : la première est la nécessité du temps réél —vous mettez à jour votre News Feed avec un commentaire, une photo, vous “likez” un contenu quelconque, et vous vous attendez à ce que vos “amis” soient au courant dans l’instant ; non seulement votre cercle, mais l’ensemble de personnes concernées par votre action, ce qui fait du monde. 2,79 milliards d’individus chaque mois, et 1,91 milliard chaque jour ont cette même exigence.

La seconde contrainte est la gigantesque  volumétrie qui découle de cette popularité. Chaque minute, 510 000 commentaires sont postés, 293 000 statuts sont mis à jour, 4 millions de posts sont “likés” et 136 000 photos sont injectées dans le système. Cela fait plus de 7 milliards de variables à gérer toutes les 24 heures.

Et ce total ne prend pas en compte les 65 milliards de messages échangés quotidiennement sur Whatsapp ou les 93 millions de photos postées sur Instagram, ni les conversations sur Messenger. 

Car, élément important, les différents services de Facebook sont aujourd’hui inextricablement intégrés car toute son infrastructure a été mutualisée comme 3 milliards de personnes en ont fait la cuisante expérience lundi 4 octobre avec sept heures de blackout complet. D’ailleurs, cette intégration a aussi une visée stratégique : sur un strict plan technique, le démantèlement de l’entreprise, comme en rêvent certains régulateurs,  n’est plus possible. 

Tout cela nécessite donc un millefeuille logiciel unique au monde à base de traitement du langage naturel (comprendre ce qui est posté), des classificateurs qui indexent et assignent des scores selon des milliers de critères — appelés signals — basé sur l’analyses de trillions d’éléments stockés dans les bases de données du réseau, ainsi que des couches de réseaux de neurones qui analysent ce flot en temps réel. 

Cela prend beaucoup de place : 300 petabytes, soit l’équivalent de 300 millions de disques durs d’un gigaoctet, matérialisés sous la forme de centaines de milliers de serveurs ressemblant à des boîtes à pizza, empilés dans une vingtaine de datacenters répartis sur toute la planète et qui sont connectés par des liaisons transcontinentales dont une partie est possédée en propre par Facebook (lire “La chasse sous-marine de la Big Tech)

L’algorithme de Facebook fonctionne donc comme un gigantesque entonnoir dynamique et prédictif. Il permet par exemple de déterminer que Wendy, qui se prépare au marathon, a 32% de regarder une vidéo d'entraînement à la course, mais qu’il vaut mieux lui présenter d’abord un clip sur les premiers pas de son petit fils qu’elle a statistiquement 95% de chances de vouloir regarder. Telle est la granularité que Facebook est parvenu à établir, pour Wendy, mais aussi pour les 2,8 milliards de Sophie, Ahmed, Torsten, Ilonka, Sakiko, ou Zhao.

C’est toute cette machinerie qui fait que Facebook connaît intimement chacun d’entre nous (même ceux qui ne sont pas sur le réseau). Si vous en doutez, regardez cette slide, extraite de mon cours de Sciences Po Exploring the news: from mass communication to personalized information qui démontre la précision du profilage individuel sur la simple base de “likes” :  

Plusieurs milliers d’ingénieurs sont affectés au maintien de tout ce système. Une petite élite de quelques centaines d’entre eux, effectue en permanence des modifications sur ce qui s’apparente à un organisme adaptatif qui change constamment de forme et d’apparence. 

2 . Régler le problème Facebook passe par une solution multilatérale

L’agence gouvernementale des algorithmes évoquée par Piketty n’a pas grand sens à l’échelle d’un pays (fut-ce une nation éclairée comme la France qui a perdu à peu près toutes les batailles numériques des vingt dernières années). 

A réseau globalisé, solution internationale. En la matière, deux seules entités comptent : les Etats-Unis et l’Europe. Si l’une et l'autre s’entendent, les autres suivront — sauf évidemment la Chine et la Russie. Mais dans un grand nombre de nations où l’internet est Facebook & Co (Afrique sub-saharienne, Asie du Sud-Est), la solution trouvée s’imposera immanquablement.   

I have a dream

Piketty et les autres élites médiatiques pourraient jouer un rôle significatif en usant de leur stature pour convaincre le gouvernement français de prendre le leadership européen sur cette question. 

Il ne faut surtout pas laisser le sujet aux chaisières de la Souveraineté Numérique dont le spectre est limité aux querelles picrocholines sur le stockage des données et la bureautique nationale et qui sont obnubilées par le démantèlement des plateformes dont la démonstration est faite que c’est désormais impossible. 

Tout le monde gagnerait à travailler à cet objectif politique commun. Il serait même possible d’obtenir une large adhésion au-delà des partis sur ce sujet. Même aux Etats-Unis, la régulation des excès de Facebook fait l’objet d’un consensus bipartisan, plutôt rare en ce moment. 

L’Europe, aiguillonnée par la France, poussant l’administration américaine à contenir l’entreprise planétaire la plus toxique jamais inventée, avouez que ça aurait une gueule folle, non? 

frederic@episodiqu.es

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