Australie, France, sous-marins : une humiliation exemplaire

Le retournement de l’Australie est aussi la conséquence de l'incurie diplomatique et industrielle de la France qui doit revoir ses méthodes. 

Dans le fiasco économico-diplomatique avec l’Australie et les Etats-Unis, sont invoqués le manque de loyauté de Canberra, son non-respect de “l'esprit” – dixit Le Drian –  de l’engagement pris et sa soumission à Washington. 

L’alignement de l’Australie n’est pas une nouveauté. Il suffit de rappeler les alliances dans le renseignement électronique autour du programme américain Echelon et qui repose  sur le Royaume-Uni, le Canada, et la Nouvelle-Zélande. Quant à invoquer l’esprit d’un contrat d'armement, cela revient à en appeler au sens éthique de Don Corleone. 

La vérité est plus cruelle. Cet échec cuisant a aussi de sévères causes endogènes qu’il serait temps de regarder.  

1 . Une diplomatie à l’ancienne qui ignore l’économie

Les entreprises exportatrices sont sans pitié sur l'inefficience de la machine diplomatique française : son soutien est inexistant dans la conquête des marchés étrangers. 

Ces dix dernières années, à chaque rencontre avec des exportateurs français à New York, Sydney, Oslo, Hong Kong, Shanghai ou Delhi, j’ai entendu la même rengaine : “Nous sommes laissés à nous-mêmes alors que les autres pays déploient des machines de guerre commerciale et ont ajouté à leur diplomatie une mission de défense des intérêts économiques”, disent les chefs d’entreprise qui prennent l’exemple de l’Allemagne, bien plus active dans le soutien de ses exportateurs que la France. 

Les ambassadeurs français font de la diplomatie à l’ancienne tandis que leurs homologues vont au charbon. Quant à la galaxie des structures administratives censées soutenir l’export, elle sont tenues par des énarques peu au fait du travail nécessaire pour décrocher un contrat à l’étranger. Il est indispensable de revoir toute cette tuyauterie d’un autre âge. 

2 . Echec géostratégique

Si le Quai d’Orsay avait fait son travail, il aurait fait valoir qu’en dehors même du contrat sur les sous-marins, la France est partie prenante dans la stabilité de la région Pacifique. 

D’une part, son domaine maritime de 6,8 millions de km2 est comparable à celui de  l’Australie (8,14 millions de km2). Ensuite, pour toute cette zone, le sujet numéro un est précisément l’expansionnisme de la Chine déjà visible dans tous les archipels de la région. Pour la Nouvelle-Calédonie, pays dont l’économie est depuis toujours anesthésiée par les subventions et la médiocrité de sa classe politique, l’enjeu porte sur la préservation des réserves de nickel, les sixièmes du monde, égales à 1,65 fois celle de la Chine. En Polynésie, la question est surtout de protéger une des plus grandes zones de pêche au monde. Pour ces deux territoires, on sait évidemment ce qu'entraînerait une indépendance : une prise de contrôle progressive de la Chine avec un mode opératoire identique à celui déployé en Afrique sub-saharienne.  

La France était donc fondée à faire partie de l’accord AUKUS dont elle ne pouvait ignorer qu’il était en préparation. Énorme échec diplomatique, donc.

3 . Échec du renseignement français

Comme pour la diplomatie, le complexe américain du renseignement est aussi au service de l’économie et de ses exportateurs. Ce n’est pas le cas en France. Sur le contrat sur les sous-marins, tout indiquait qu’il était chancelant. Depuis longtemps, des parlementaires et hauts-fonctionnaires australiens appellaient à un accord avec les Etats-Unis sous la forme d’un leasing de navires, prélude à un achat complet. Les services français ne pouvaient ignorer cela. 

4 . Problème d’exécution industrielle 

C’est là un élément crucial : les Australiens ont été d’autant plus enclins à dénoncer le contrat “Attack” que l’exécution de celui-ci avait pris du retard. On lit dans Le Monde du 17/09: 

En 2020 [quatre ans après la signature], un audit australien s’inquiétait de l’exécution du contrat. Il soulignait la « profonde préoccupation » du ministère de la défense sur certains aspects du partenariat qui constituaient un « risque pour le programme ». Notamment un dérapage du calendrier, contesté par Naval Group, risquant d’entraîner un « trou capacitaire » entre l’ancienne et la nouvelle flotte, livrée entre 2030 et 2050.

Trou dans lequel se sont engouffrés les Américains qui ont assorti le déploiement de leur bouclier stratégique d’un deal commercial au profit  d’entreprises privées : General Dynamics et sa filiale Electric Boat, Lockheed Martin et Northrop Grumman. 

Avec Naval Group, l’ancienne Direction des construction navales, la France a géré ce contrat à l’ancienne, avec la paisible certitude de l’acquis. Des militaires, des ingénieurs de l’armement ont traité l’affaire comme ils en ont l’habitude avec le gouvernement français : lentement et avec des méthodes héritées de l’époque des arsenaux. 

Or, le secteur des sous-traitants de la défense est en train de changer du tout au tout. Même aux Etats-Unis, pourtant habitués aux gabegies la commande publique, les contracteurs du Pentagone revoient drastiquement leur méthodes de conception et fabrication: davantage de simulation des process en amont, un recours massif à des composants standards dits “Commercial-off-the -shelf” (COTS) utilisés souvent tels quels, prototypage systématique, itérations multiples. A trois milliards de dollars pour chaque sous-marins d’attaque de la classe Virginia, qui en est à sa cinquième version, les économies sont colossales. Le spatial militaire américain obéit progressivement à la même quête du faster, better cheaper

En France, me disait cette semaine un spécialiste du secteur, une entreprise comme Arianespace reste encore fixée sur l’approche dite waterfall : on définit des spécifications complexes pendant des années, on fabrique l’outillage, on commande des pièces uniques en prenant soin de répartir les achats entre les partenaires européens afin de ne léser personne, sans grande considération pour les coûts. “Cela donne Arianespace qui espère rattraper SpaceX et ses boosters récupérables... en 2035. D’ici là, Musk sera sur Mars, et Arianespace sera commercialement mort”.  Appréciation excessive, sans doute. Tout comme est illusoire l’idée que le contrat franco-australien pouvait résister à la pression américaine. 

Mais cela ne devrait pas dispenser la France de réexaminer l’exécution de ces grands contrats autant que leur articulation avec la diplomatie et le renseignement qui ne les aident pour l’instant guère.

frederic@episodiqu.es

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