Les hypothèses pour un Néo-Grasset
A la destruction probable du prestigieux éditeur répond un réflexe pavlovien selon lequel capitalisme et pluralité culturelle sont incompatibles. Voici la route possible vers un Néo-Grasset.
• • • La version bullet points :
• Les Editions Grasset, décapitées par le licenciement brutal de leur PDG Olivier Nora par Vincent Bolloré, vont immanquablement renaître. Les prétendants aux belles intentions et aux poches pleines ne manquent pas. Mais il faut s’en méfier.
• Pour beaucoup d’intellectuels, la faute présumée est moins imputable à Vincent Bolloré qu’à ce qu’il représente : le capitalisme sous sa forme la plus brutale. Classique syndrome pavlovien.
• Reconstruire un Néo-Grasset va nécessiter des capitaux (privés), un actionnariat solidement structuré et aussi une ambitieuse modernisation des pratiques de ce secteur ossifié. Pas facile, mais c’est une superbe opportunité pour s’y atteler.
• • • La version Longue
Grasset va inévitablement renaître du tas de cendres laissé par Vincent Bolloré. Jamais dans l’histoire de l’édition, en Europe ou ailleurs, on n’a vu un exode aussi brutal et rapide d’autant d’auteurs qui vont laisser une coquille vide. Le catalogue Grasset, prestigieux par sa qualité et sa diversité, assemblé par le talent d’un éditeur passionné, est aujourd’hui évidé. Beaucoup d’auteurs, sans doute les meilleurs vendeurs, vont donc aller ailleurs, peut-être dans une nouvelle structure créée ex-nihilo, avec Olivier Nora à sa tête.
Il y a dans ce transfert, inédit par son ampleur, une opportunité formidable pour dépoussiérer ce secteur aux pratiques antédiluviennes, lesquelles sont préservées sous prétexte de l’intouchable beauté de la matière littéraire.
La pensée commune des groupes de pleurs qui ont fleuri après le licenciement d’Olivier Nora veut que tout soit de la faute du capitalisme. Pour ne prendre qu’un exemple, l’émission C dans l’air du 15 avril — un débat de qualité avec un bon plateau — reprenait largement cette liturgie. Tout comme Greta Thunberg a convaincu des millions de jeunes écologistes que la lutte contre le changement climatique passait d’abord par une destruction du capitalisme, des cohortes d’intellectuels estiment que le maintien de la pluralité dans la production littéraire doit passer par le même Kärcher schumpétérien.
Sur les deux sujets, je pense exactement le contraire.
Digression rapide sur la crise climatique. Si elle est sans aucun doute la conséquence d’un siècle de folie industrielle débridée, il est aussi certain que les investissements nécessaires pour atténuer ses effets ne pourront pas venir de puissances publiques enlisées dans leurs déficits autant que dans leurs divergences. La contre-offensive climatique passe par d’onéreuses avancées technologiques que seul le secteur privé peut financer. C’est la quête d’une énergie abondante, peu coûteuse et décarbonée. Cela surviendra dans les 20 ans à venir avec : la généralisation de réacteurs nucléaires miniaturisés ; peut-être la fusion nucléaire ; un saut dans le rendement des batteries et des panneaux solaires ; et la maîtrise de la supraconductivité à température ambiante qui permettra de transporter de l’électricité sur de très grandes distances et son stockage, l’Australie, l’Afrique, ou l’Espagne devenant, à des degrés divers, des puissances énergétiques planétaires ou régionales. Ces percées seront renforcées par la création de nouveaux matériaux qui offriront des ratios prix/performances exceptionnels. Mais ces centaines de milliards de dollars ou d’euros viendront de financements privés (dont les structures et les pratiques devront aussi faire l’objet de profondes réformes). Fin de la digression.
Retour sur le secteur de la culture et le cas de Grasset. L’incantation sur la nécessité de s’affranchir du capitalisme n’a pas grand sens, d’autant que c’est exactement l’inverse qui se profile : ceux qui convoitent Olivier Nora et son écurie d’auteurs ne sont pas exactement des militants associatifs. Parmi les possibilités (non confirmés par les intéressés) :
• Le scénario Editis, numéro deux français de l’édition (Julliard, Plon, Nathan, Robert Laffont, Pocket) dont Denis Olivennes a pris la direction en janvier dernier. Editis est contrôlé par Czech Media Invest (CMI), propriété de Daniel Křetínský. Une option possible compte tenu de la proximité entre Olivennes et Nora. Des esprits facétieux interrogés ces derniers jours estiment que c’est pourtant la solution à éviter. Ils soulignent qu’Olivennes est en échec partout. Il est ainsi aux prises avec le vénérable kolkhoze journalistique de Libération, désormais sans tête, ni stratégie viable (ce n’est pas faute d’avoir présenté à Olivennes des plans de redressement qui auraient évité la quasi-cessation de paiement actuelle, j’y reviendrai prochainement). Olivennes ne fait que sauter d’un nénuphar industriel à l’autre à chaque fois que celui-ci s’enfonce. Mais ses connexions et son charme ont toujours donné à ses échecs une dimension flamboyante.
• Scénario Arnaud Nourry + François Pinault. Lui aussi victime en 2021 d’une fatwa de Vincent Bolloré alors qu’il était à la tête d’Hachette, Nourry a cherché à lancer une sorte de groupement intitulé “Les Nouveaux Éditeurs” sur quelques bonnes idées, mais qui a du mal à décoller. Pour créer un contre-Grasset, il pourrait recevoir l’appui financier de François Pinault, propriétaire d’Artémis et Kering.
• Scénario Xavier Niel. Le fondateur de Free est aussi propriétaire du Monde et gendre de Bernard Arnault (donnée importante dans le contexte de la rivalité éternelle avec Pinault). Lui aime les boîtes qui tournent et qui sont bien tenues avec des têtes bien alignées. Louis Dreyfus, que Niel a placé à la tête du Monde n’a-t-il pas déclaré au moment de la reprise du quotidien en 2010 : “Ils [l’équipe] vont comprendre la différence entre un actionnaire et un propriétaire”. “Ils” ont compris parfois dans la douleur, mais le groupe est une magnifique réussite industrielle et éditoriale. Niel adore les coups et la prise de contrôle de la scuderia Nora en est un, surtout si elle peut énerver Pinault.
Personnellement, je parie sur l’attelage Nourry + Pinault.
Nous ne sommes donc pas en présence de philanthropes désintéressés. Ce serait même plutôt l’inverse. Les Křetínský, Pinault, Niel n’ont pas construit leur empire avec le playbook de Mère Teresa. Ils soutiendront les grandes idées avec sincérité et sans mégoter sur les injections de compte courant jusqu’au jour où ils n’auront plus l’envie, ou l’intérêt, pour continuer. Mieux vaut donc se prémunir.
La survie d’un Néo-Grasset passe donc par quatre principes :
1. Une dotation en capital significative. Même si une fraction des Forces Rebelles de la rue des Saint-Pères choisit pour de bon la liberté, Vincent Bolloré vendra chèrement leur levée d’écrou. Il faudra racheter les contrats (avec les intérêts et une prime de dédit, vue la folle prodigalité d’Olivier Nora, ça peut vite chiffrer). Apre négociation en perspective.
2. Le montage impose aussi un actionnariat solide, mais verrouillé, donc un pacte d’actionnaires contraignant, des mécanismes de droits de vote, de golden shares, des clauses de cession bien calibrées et une gouvernance indépendante, avec par exemple un Board of Trustees (ma grande obsession pour les médias, mais qui peut aussi s’appliquer au cas Grasset). Il faut donc une architecture juridique solide, donc coûteuse en structuration, en suivi et en négociation avec les Bolloré’s boys qui ont le temps long, l’argent et la morgue de leur patron.
3. Une gestion au carré avec le maintien (et de préférence l’accroissement) de la mince profitabilité de l’entreprise. Car Grasset reste une PME, certes belle, avec 38 personnes seulement avec — et comme l’a perfidement révélé Vincent Bolloré — un chiffre d’affaires 2025 de 12 M€ (en baisse de 25% sur un an, ce qui augure donc d’exercices futurs déficitaires) et un ROC qui s’effondre de 50% à 600 000 € sur la période. Même si aucun investisseur d’une maison d’édition n’espère le rendement d’un hedge fund, il faut assainir tout cela avant toute levée de fonds. Cela signifie une réduction de la rémunération d’Olivier Nora — ~700 k€ par an, et non 1 M€ comme révélé de façon perverse par Bolloré qui inclut les charges sociales (mais cela reste énorme), en finir avec des avances disproportionnées consenties à certains auteurs, quand ce ne sont pas les à-valoir à fonds perdus offerts à des personnalités des médias et autres individus jugés “utiles” et qu’il faut provisionner pratiquement au moment où ils sont versés tant les perspectives de réalisation sont faibles.
4. Une série d’innovations dans les processus de production des titres dont le pipeline est momifié depuis des décennies, chez Grasset comme chez les autres. Un exemple parmi d’autres (et là, brusquement, je m’aliène bien des lecteurs d’Episodiques) : envisager un recours à l’IA pour certaines étapes de la fabrication. Bien employée, l’IA peut ainsi servir à trier le flot des manuscrits envoyés spontanément ; intervenir à quelques stades du traitement des manuscrits ; élaborer les stratégies commerciales en cartographiant la saisonnalité et la structure du marché, au lieu de s’en remettre à des représentants commerciaux fatigués d’avance par le rituel du tsunami des rentrées littéraires. Elle pourrait même bénéficier à tout le secteur avec la création d’une base de données des margoulins qui vont produire à la chaîne des titres (avec de l’IA), pour espérer percer chez les éditeurs tels un essaim de Shahed iraniens fondant sur les Emirats.
Oui, l’édition restera toujours un travail d’artisans, mais, même les orfèvres les plus attachés à leur savoir-faire acceptent aujourd’hui l’irruption de la modernité.
frederic@episodiqu.es




très remarquable article, lucide et impertinent